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Pakistan | Le Pakistan endeuillé : histoire de la disparue
Publié le 29 décembre 2007 à 19h54

Benazir Bhutto croyait aux signes du destin, à l’astrologie et aux devins. Les amateurs de prophétie relèveront sans doute que "la Sultane", qui avait échappé de justesse à un attentat-suicide le jour même de son retour – le 18 octobre 2007, après huit ans d’exil, un kamikaze s’explosait dans la foule de son premier grand rassemblement public à Karachi et tuait près de 150 personnes –, est morte pratiquement au même endroit que son père et mentor adoré, Zulficar Ali Bhutto.


Quelques dates 21 juin 1953 Naissance dans la province du Sind (Pakistan) 4 avril 1979 Exécution de son père à Rawalpindi 1988-1990 puis 1993-1996 Premier ministre du Pakistan 18 octobre 2007 Retour d’exil 27 décembre 2007 Mort à Rawalpindi

Président de la république de 1971 à 1973, premier ministre de 1973 à 1977, le flamboyant Zulficar, renversé puis condamné à mort par Zia-ul-Haq, l’un des dictateurs militaires qui ont jalonné l’histoire du Pakistan, fut pendu le 4 avril 1979 à Rawalpindi, ville-satellite d’Islamabad, la capitale, à un jet de pierre du parc public où Benazir a finalement été assassinée par un autre kamikaze, le jeudi 27 décembre 2007. Elle aurait eu 55 ans le 21 juin 2008. Elle laisse derrière elle une fortune évaluée à plusieurs dizaines de millions de dollars, trois enfants, dont le plus âgé a 18 ans, et un époux malade après huit années de prison, entre 1996 et 2004, pour corruption. Elle laisse surtout un pays perclus d’avanies depuis sa création en 1947 dans la partie nord des Indes, et au bord de l’implosion.

Plus tard, la justice pakistanaise devra expliquer pourquoi celle qu’on appelait indifféremment "l’Héritière", "la princesse du Sind" ou simplement "BB", n’était pas, sachant les menaces qui pesaient sur elle, mieux protégée, mieux conseillée, mieux entourée par ses gardes.

Certains avanceront que la mort rôdait autour de cette femme d’exception depuis au moins vingt-huit années – mort de son père et début de sa carrière politique –, qu’elle y avait déjà échappé à plusieurs reprises et que, depuis sa condamnation à mort par tous les groupes islamistes, talibans, pro-talibans, djihadistes, pro-Al-Qaida, etc., qui pullulent au "Pays des purs" (Pak-i-stan en ourdou), ce n’était qu’une question de temps. Et d’opportunité.

"J’ai préparé ma famille et mes proches à toute éventualité", confiait Benazir Bhutto juste avant de rentrer chez elle, en octobre. "J’ai mis ma vie en danger et je suis rentrée parce que je sens que ce pays lui-même est en danger", lançait-elle à son public énamouré quelques minutes avant de mourir. Présidente "à vie" du Parti du peuple pakistanais (PPP), la première formation politique nationale, fondée par son père, Benazir Bhutto avait toutes les chances de remporter les élections législatives du 8 janvier et de redevenir, pour la troisième fois de sa carrière, chef du gouvernement.

"JE N’AI PAS CHOISI CETTE VIE, C’EST ELLE QUI M’A CHOISIE."

Toute la chorégraphie politique de ce succès annoncé était en place. Conformément à l’accord passé sous la pression de Washington, selon qui la lutte contre le terrorisme islamiste passerait mieux dans l’opinion pakistanaise si un tandem militaro-civil respectant plus ou moins les règles démocratiques était au pouvoir, le président Pervez Musharraf avait accepté d’effacer les accusations de corruption qui pesaient sur "l’Incomparable", ouvrant la voie à son retour après huit ans d’exil à Londres et Dubaï.

Le général-président, qui s’était saisi du pouvoir en 1999, avait finalement accepté de tomber l’uniforme et transmis son sceptre à un général ami en échange d’un nouveau mandat quinquennal auquel les élus du PPP à l’Assemblée nationale ne se sont pas opposés. Musharraf est à présent un président civil, régulièrement élu par les parlementaires. Pour "BB", le destin en aura finalement décidé autrement.

Voici l’histoire de "Pinkie", belle enfant rose pâle née le 21 juin 1953 avec une cuiller en or dans la bouche, des bataillons de serviteurs enturbannés à son service et des régiments de serfs disséminés sur un domaine familial vaste comme un département français. La plus célèbre dynastie féodale et politique du Pakistan a été créée au XIXe siècle par l’arrière-grand-père, un zamindar, un grand propriétaire terrien du Sind, berceau de la famille et future province pakistanaise avec Karachi pour "capitale". Plus tard, le fils de celui-ci sera anobli par le colonisateur britannique pour "services rendus" et le domaine familial encore agrandi. Zulficar, le père de "la Princesse", saura user de ce pedigree dans sa fulgurante carrière.

Formé en Occident, comme le sera Benazir elle-même, intelligent, cultivé, charismatique et souvent démagogue, l’enfant chéri des pauvres, séduits par un discours socialisant, dominera la vie politique de son pays pendant une décennie. Pour le meilleur et pour le pire. On lui reprochera notamment d’avoir joué un rôle capital dans la perte du Pakistan oriental – qui deviendra le Bangladesh en 1971.

Benazir est son premier enfant ; elle sera la favorite des quatre qu’il aura finalement avec son épouse d’origine kurde-iranienne, la bégum Nusrat. Elle est chiite, il est sunnite, mais aucun des deux n’est véritablement pratiquant. Eduquée dans un couvent chrétien, puis à Harvard et enfin à Oxford, Benazir Bhutto pourra bien rentrer le 18 octobre en serrant un Coran dans ses bras, chacun sait bien au Pakistan que "la Princesse" ne portait que pour la galerie le dupata, ce voile blanc arachnéen dont elle couvrait sa luxuriante chevelure. "Elle a tout appris de son père", écriront ses biographes d’un air entendu. C’est un fait avéré : Zulficar Bhutto, jusqu’à la veille de sa mort dans cette "sordide cellule de Rawalpindi" où Benazir ira recueillir ses dernières volontés, souhaitait ardemment que sa "Pinkie" adorée prenne sa suite en politique.

"Je n’ai pas choisi cette vie, écrira l’intéressée, c’est elle qui m’a choisie." De fait, à 9 ans, aux côtés de son père, "la Princesse" déjeune avec Zhou Enlai, le dauphin de la Chine maoïste. A 16 ans, elle côtoie Henry Kissinger. A 18 ans, elle devise avec Indira Gandhi. Elle a 24 ans, en 1977, quand elle rentre de l’étranger dans un pays au bord du gouffre. Dix jours après, coup d’Etat contre Zulficar et emprisonnement. On sait la suite. Benazir connaîtra cinq années de prison et d’assignations à résidence sporadiques avant de rejoindre ses deux frères et sa sœur en exil.

AUTOCRATE

1986 est l’année de son grand retour dans une incroyable liesse populaire. Deux ans plus tard, le 1er décembre 1988, elle est la première femme élue à la tête d’une république islamique qui compte alors 140 millions d’âmes (160 millions aujourd’hui). Elle a 35 ans, une longue et mince silhouette de princesse orientale. Elle fait la "une" de tous les magazines, vampe la planète. Mais elle commet les mêmes erreurs que son père, promet tout et son contraire, s’entoure d’une cour d’incapables et de profiteurs. Le 6 août 1990, elle est démise de ses fonctions. On parle de corruption et de népotisme. Elle hurle au complot, repart à la bataille.

En octobre 1993, Nawaz Sharif, son vieux rival politique, qui se proclame aujourd’hui "son frère", est à son tour renversé par l’armée pour "corruption". Benazir Bhutto revient au pouvoir, mais elle n’a rien appris. Plus autocrate que jamais, elle s’emploie à éliminer ses adversaires, étend sa cour, dépense sans compter, nomme son businessman de mari ministre des investissements, "Mister 10%" pour la plupart des Pakistanais.

En novembre 1996, elle est à nouveau limogée pour corruption et incompétence. Afin d’éviter la prison, où va dépérir son mari, elle repart en exil avec ses enfants. Pour la dernière fois.

Benazir était sans doute le meilleur atout de la dynastie des Bhutto. Peut-être pas le dernier. Mère de famille, sa sœur Sanam ne fait pas de politique et ses deux frères cadets sont morts. En septembre 1996, Mir Murtaza, qui s’était allié contre elle avec sa mère, la bégum Nusrat, a été assassiné dans des conditions troubles tandis que son aînée était encore premier ministre. Shah Bhutto, le plus jeune, est mort, peut-être empoisonné dans sa résidence française dix ans plus tôt. Mais une nouvelle Bhutto est en train d’émerger. Elle s’appelle Fatima, elle a 25 ans et elle est la fille de Mir Murtaza. Elle détestait son "autocrate" de tante. L’épopée des Bhutto n’est peut-être pas terminée...

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