Par Mody NIANG
Lu ko fi jar ? (pouquoi tout ce tintamarre) ? Telle est la question que je me pose, et que se posent certainement de nombreux autres compatriotes, après le branle-bas soulevé par les Assises nationales, aussi bien avant et après leur lancement officiel le 1er juin 2 008. Les initiateurs des dites Assises ont fait l’objet, publiquement, de lourdes pressions et de menaces graves de la part des autorités, et principalement du président de la République. Celles-ci ont apparemment commencé de mettre en œuvre leurs menaces, malgré la clarté et la pertinence des termes de référence, des objectifs et de la méthodologie (des Assises) déclinés ; malgré la sagesse et la profondeur du discours apaisant du président Amadou Matar Mbow.
Pour justifier d’éventuelles mesures de répression, on nous colle d’autres objectifs. Les Assises ne seraient qu’un prétexte. En réalité, nous préparons un complot, une insurrection, un coup d’État. Nous serions passibles du fameux délit d’atteinte à la sûreté de l’État, etc. Le président de la République est monté sans retenue au front. Après avoir qualifié les Assises d’anticonstitutionnelles, il déclare : « Ils veulent me renverser, mais c’est peine perdue, car c’est Dieu qui m’a mis là où je suis. » Alors, pourquoi tant de frayeur, tant de branle-bas si, comme le laissent entendre Me Wade et ses mille courtisans, nous ne représenterions qu’entre 12 et 14 % de la population ? Où seraient alors les 86-88 % de compatriotes qui sont derrière le président de la République ? Quand même !
Me Wade et ses courtisans connus ne sont pas seuls dans la danse : d’autres (encagoulés) entrent en jeu. C’est notamment le cas des tonitruants membres d’un certain front dont l’initiateur, connu pour son inconstance et son manque de retenue, va jusqu’à nous accuser de sédition (le mot est bien de lui). Avec nos assises, poursuit-il imprudemment, nous risquons de plonger le pays dans une guerre civile sans fin (sic).
Un autre membre du fameux front, qui a le vent en poupe ces temps derniers avec les différentes télévisions, ne manque aucune opportunité pour charger les « boycotteurs » des dernières élections législatives. Ils ont commis, selon ce donneur de leçons, une bourde irréparable et se sont auto exclus du jeu démocratique, de l’espace de dialogue que serait le parlement. Il les accuse même, avec les Assises qui lui donnent apparemment des urticaires, d’usurpation de la représentation nationale.
Un autre compatriote s’est invité au débat, avec en bandoulière un neutralisme et un équilibrisme qui posent parfois problème. Il s’agit de Babacar Justin Ndiaye qui, dans un « Guest éditorial » au Populaire du 5 juin 2 008, donne largement son point de vue sur les Assises et leurs organisateurs. Il ne s’est pas agi, pour lui, de couper la poire en deux. C’est la poire qui s’est fracassée elle-même sous nos yeux, « révélant une conjoncture qui n’innocente personne, tellement des deux côtés, on a multiplié les entorses aux principes garants de l’orthodoxie républicaine ». Il est quand même difficile, en matière d’entorses aux principes garants de l’orthodoxie républicaine, de renvoyer dos à dos Me Wade et les partis membres du « Front Siggil Senegaal ». Ce n’est pas non plus possible dans les rapports qu’ils entretiennent avec la démocratie et la bonne gouvernance. De ces points de vue, Me Wade n’a pas son pareil sur la planète Terre. Babacar J. Ndiaye n’épargne pas, non plus, « certains universitaires (actuellement reconvertis dans les Assises) », ces universitaires « (qui) ont, en 2 000, été les rédacteurs de la Constitution bonapartiste de Wade dont ils ont, par ailleurs, assuré le succès référendaire en janvier 2 001 ». Je ne crois quand même pas que rien que pour cette « faute », il faille les jeter dans la fosse aux lions. Sans doute, la Constitution du 22 janvier 2 001, n’est-elle pas parfaite. Pour autant, elle ne constitue pas, en soi, le véritable problème du pays. Elle n’est quand même pas aussi mauvaise que M. Ndiaye veut nous le faire croire. Ce n’est pas cette Constitution qui est en cause, mais bien l’homme qui en est le « gardien ».
Ces « certains universitaires » ne sont pour rien dans les tortures que Me Wade fait subir sans état d’âme à la Loi fondamentale. Avec la meilleure Constitution du monde, cet homme ne pourrait pas se comporter autrement qu’il se comporte avec celle en vigueur au Sénégal. Babacar Justin Ndiaye le sait si bien, lui qui fait la différence entre « l’homme d’État qui se soucie de la prochaine génération », et « l’homme politique qui se soucie de la prochaine réélection ». Celui qui dirige le Sénégal est moins qu’un homme politique : c’est un politicien pur et dur, qui ne se gargarise ni de morale, ni d’éthique. Pour ne donner que deux exemples parmi mille autres : il vient de dissoudre des collectivités locales (ciblées) dans des conditions non prévues par la loi, en tout cas de l’avis des meilleurs juristes du Sénégal . Il va également passer outre la loi, s’il maintient son projet de faire modifier l’article 27 de la Constitution, qui limite la durée du mandat du président de la République à 5 ans, autrement que par la voie référendaire. Quelle est la responsabilité de ces « certains universitaires » dans cette liberté que prend Me Wade par rapport à la Loi fondamentale ?
Pour rester avec cette Constitution, elle nous garantit des libertés individuelles fondamentales, en particulier des libertés civiques et politiques : liberté d’opinion, liberté d’expression, liberté d’association, liberté de réunion, de déplacement, de manifestation, etc. La Constitution est donc avec nous dans notre volonté inébranlable d’organiser des Assises nationales sur toute l’étendue du territoire national. Aucune force et d’où qu’elle vienne, aucun homme et quel que soit son statut, aucun parti, aucune coalition de partis, aucun front, ne peut nous empêcher de travailler pour notre pays, de poursuivre donc nos travaux au sein des Assises nationales. Même si les hommes et les femmes qui organisent ces Assises n’étaient que des politiques – ce qui est loin d’être le cas – personne ne devrait pouvoir le leur interdire.
C’est peut-être aussi le lieu, l’occasion faisant le larron, de s’arrêter sur cet argument massue selon lequel l’opposition boycotteuse s’est mise au ban de la République, au ban de la démocratie. Selon les tenants d’un tel argument, il n’y a de vie démocratique et de dialogue qu’au sein du parlement. En boycottant les élections législatives, cette opposition n’aurait donc plus de cadre légal pour s’exprimer. Le dialogue, la démocratie, la République ne se réduisent quand même pas à l’Assemblée nationale et au Sénat. Ces deux Institutions se réunissent en sessions (ordinaires et extraordinaires) limitées dans le temps. Autrement, en dehors de ces sessions, il n’y a plus de vie démocratique, plus d’espace de dialogue. Aux yeux des contempteurs de l’opposition boycotteuse, il n’y a d’opposition que parlementaire. Ce n’est pas le point de vue de la Constitution qui ne fait état que d’opposition démocratique. Elle peut être parlementaire ou extra parlementaire. Dans de nombreuses démocraties, il existe des partis qui ne sont pas représentés au parlement. Pour autant, sont-ils hors de la vie démocratique ? Le vote n’est pas obligatoire chez nous et il est loisible à tout citoyen ou groupes de citoyens de choisir de ne pas voter. Et d’en supporter, s’il y a lieu, les conséquences.
Pour revenir aux Assises, c’est un droit, une liberté fondamentale. On a beau nous menacer de toutes les foudres de guerre et nous accuser de tous les péchés d’Israël, nous n’en continuerons pas moins de nous y atteler, sereinement. Pour ce qui concerne ma modeste personne en tout cas, je me considère comme un républicain, un démocrate, un militant de la transparence et de la bonne gouvernance. Je préfère de très loin le choc des idées au choc des marteaux et des injures grossières. C’est pourquoi, je ne serai jamais d’aucun complot, d’aucune insurrection, d’aucun coup d’État . Je serai, par contre, de toutes les manifestations pacifiques, de tous les combats légaux contre le régime de terreur et d’exception que Me Wade et ses mille courtisans veulent nous imposer.
J’ai entendu le directeur du cabinet politique du président de la République, l’un des plus intolérants des courtisans du prince, déclarer que les Assises ne mèneront nulle part, et que les hommes et les femmes qui l’organisent ne représentent pas plus de 14 % des Sénégalais. Il est allé plus loin encore en rappelant que nous sommes dans une démocratie, avec un président démocratiquement élu et des institutions qui fonctionnent normalement. Il est donc inconcevable, poursuit-il, – et c’est là le comble - qu’une frange négligeable de la population sénégalaise s’arroge le droit de réfléchir sur des questions nationales, sans l’aval du président démocratiquement élu. Quelle énormité !
Aucun citoyen, aucune citoyenne n’a donc plus le droit de réfléchir sur des questions aussi importantes que l’agriculture, l’éducation, la pêche, les institutions, sans que le président de la République en donne l’autorisation ! C’est vraiment nous ramener au Moyen Âge. Ce que nous n’accepterons jamais. Nous continuerons de travailler calmement, dans le respect des lois et règlements en vigueur, pour le seul intérêt du Sénégal, qui n’a été et ne sera la propriété exclusive d’aucun homme, fût-il un homme providentiel.